L’écart social et la Doctrine sociale de l’Eglise.

« L’écart social n’est pas une fatalité », un document épiscopal qui n’a rien perdu de son actualité.

A la demande  de l’Assemblée plénière des évêques de France, réunis à Lourdes le 7 novembre 1996, un texte majeur a été publié qui n’a pas perdu son actualité plus d’une décennie plus tard. Cette déclaration est intitulée : «  L’écart social n’est pas une fatalité ». Le document est adressé aux  » hommes et aux femmes de notre pays, en particulier à ceux qui ont une influence sur la vie de notre société ». Nos évêques y dénoncaient avec acuité et clairevoyance le caractère insupportable d’une situation qui voit augmenter sans cesse, malgré les aides sociales, le nombre de ceux qui sont  » écrasés » et subissent  » précarité et exclusion » :

1. « Une société est jugée au regard qu’elle porte sur les blessés de la vie et à l’attitude qu’elle adopte à leur égard ». (Jean-Paul II à Tours, 21.09.96).

2. Chaque jour, comme évêques, nous rencontrons dans nos diocèses des hommes et des femmes qui souffrent de leur situation économique et sociale. Des responsables politiques, des militants d’associations et d’organismes confessionnels ou non, nous disent leur inquiétude. Ceux et celles qui affrontent ces malaises sociaux ne savent souvent plus que faire.

Crise passagère ou délitement général ?

Je me propose de faire part d’un certain nombre de réflexions que la lecture de ce document peut inspirer. Tout d’abord, on peut constater que cette évolution malheureuse a commencé voilà plus d’une trentaine d’année environ. Il ne s’agit donc pas d’une crise, événement aigu et passager, qui aurait pu détruire l’économie de notre pays, ce qui n’est pas encore le cas malgré l’apparition dans le processus de pointes dénommées  » crises » par les médias. Lorsque les évêques ont publié ce texte, en 96, l’euphorie financière était à son sommet et l’on croyait pouvoir résoudre par des ajustements mineurs les problèmes. L’attitude était donc assez passive, faite d’attente de sortie du tunnel, ou même de renchérissement dans l’endettement ( subprimes and co) chez ceux pour qui cela allait bien, et de fatalisme pour les autres.

Identification des causes réelles du sinistre.

Les causes du sinistre commençaient à être identifiées et pointées dans le texte des évêques. Elles sont multiples et d’ordre divers. On peut citer, sans prétendre à l’exhaustivité, la rapidité des évolutions technologiques, le vieillissement de la population, l’inadaptation de notre système de formation, l’ouverture incontrolée des frontières aux hommes, aux produits, aux capitaux, l’immaturité grandissante des personnes d’âge adulte privées des formations menant à l’autonomie sur tous les plans, la religion du profit, etc…On discerne donc des causes d’ordre:
-matériel ( technologie),
-politique ( mondialisme)
-éducative ( système d’enseignement dépassé, absence de politique familiale)
-morale ( infantilisation, dépendances diverses, absence de formation à l’autonomie, assistanat)
-spirituel ( matérialisme pratique païen)

« De soi, le progrès est aveugle, le profit neutre. »

Comme le notent nos évêques,  » de soi, le progrès est aveugle, le profit neutre », tout dépend de l’usage que l’on en fait. Le progrès a fait augmenter l’espérance de vie, baisser les coûts; il fournit aux hommes, potentiellement, toute l’énergie et les matières premières dont a besoin la population mondiale. Mais cette société n’a pas de projet de civilisation.

Vers un projet de civilisation : la civilisation de l’Amour.

Cette société a perdu ses repères, ses valeurs, ses richesses culturelles, morales et spirituelles. Comme l’a remarquablement décrite Tony Anatrella, c’est une société dépressive. Son défi essentiel reste le défi de l’éducation, et c’est aux chrétiens d’être en tête du peloton pour relever ce défi.

A quoi cela sert-il, chers parents chrétiens, de permettre à vos enfants de passer des diplômes, si leur seul souci est ensuite de s’insérer dans le système sans vouloir le changer en profondeur ? Nous sortons d’une époque où  » changer le système » menait aux utopies, d’inspiration plus ou moins chrétienne, parallèles au sytème et de plus en plus semblables à lui dans leur disfonctionnment. La Doctrine Sociale de l’Eglise ne vit pas en repli identitaire, mais propose un projet de civilisation, à partir de ce qui existe. Et les racines de notre civilisation européenne ne sont pas encore éteintes.

Mais à quoi sert-il de donner à vos enfants une instruction profane de haut niveau, si leur catéchèse est digne du CP, si leurs convictions religieuses sont fragiles, leur vie de prière faiblarde, leur vie sacramentelle quasi inexistante? Qui les a formé à la Doctrine Sociale de l’Eglise, qui leur a donné une éducation avec une conscience et une colonne vertébrale, ainsi que le goût de l’effort et du travail bien fait ? Qui pense à leur donner un but qui anime et unifie tous les domaines de leur vie relationnelle, amicale, familiale, professionnelle et donne envie de vivre comme eux, avec un sens à la vie? C’est en cela que le projet de la Civilisation de l’Amour lancé par Jean-Paul II redonne aux chrétiens leur identité de sel de la Terre.

Redécouvrir le magistère de l’Eglise.

Il est vrai que beaucoup de responsables de la vie culturelle, économique et politique, ont été formés, ou plutôt déformés à l’époque où il était  » interdit d’interdire », et aussi à l’époque où se répandaient  » des positions théologiques erronnées, entre autre à cause de la crise de l’obéissance à l’égard du magistère de l’Eglise. » Nous citons Tertio Millenio Adveniente, § 36, texte lucide et appel à la conversion des chrétiens qui scient a branche sur laquelle ils sont assis par désobéissance, manque de discernement, d’information et de formation !

« On ne peut nier, en effet, que chez beaucoup de chrétiens la vie spirituelle traverse une période d’incertitude qui affecte non seulement la vie morale mais aussi la prière et même la rectitude théologale de la foi. Celle-ci, déjà mise à l’épreuve par la confrontation avec notre temps, est parfois désorientée par des positions théologiques erronées, qui se répandent, entre autres, à cause de la crise de l’obéissance à l’égard du magistère de l’Église.

Quant au témoignage de l’Église à notre époque, comment ne pas ressentir de la souffrance devant le manque de discernement, qui devient parfois un véritable consentement, de nombreux chrétiens devant la violation des droits humains fondamentaux de la part de régimes totalitaires? Et ne faut-il pas déplorer, parmi les ombres du présent, la coresponsabilité de tant de chrétiens dans des formes graves d’injustice et de marginalisation sociale? On peut se demander combien d’entre eux connaissent à fond et pratiquent d’une manière cohérente les directives de la doctrine sociale de l’Église. »

Information, et formation de l’intelligence et de la volonté : pour lutter contre l’exclusion.

Il nous est force de constater que nombres d’exclus ont été eux-mêmes les victimes d’une sous-éducation, d’une sous-formation ou de l’absence de formation sensée. Comme le disaient nos évêques en 96 et comme le répète Benoît XVI dans Caritas in Veritate,  » réduire les inégalités sociales n’est pas seulement affaire de moyens techniques, mais d’intelligence et de coeur ». J’ajoute : et de volonté. de formation humaine de la volonté, car face aux difficultés, l’assistanat, décrié par l’Eglise, réduit la volonté et humilie celui qui en devient prisonnier.

Au service du coeur, il faut toujours associer intelligence et volonté. L’acte de foi lui-même requiert l’adhésion de l’intelligence et de la volonté ( DEI VERBUM, ch 1, part 5) :  à Dieu qui révèle est due « l’obéissance de la foi » (Rm 16, 26 ; cf. Rm 1, 5 ; 2 Co 10, 5- 6) , par laquelle l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans « un complet hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui révèle [4] » et dans un assentiment volontaire à la révélation qu’il fait. Pour exister, cette foi requiert la grâce prévenante et adjuvante de Dieu, ainsi que les secours intérieurs du Saint-Esprit qui touche le cœur et le tourne vers Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne « à tous la douce joie de consentir et de croire à la vérité [5] ».

Commencer par la famille!

J’aimerais trouver dans notre classe politique une vraie volonté de mettre en place une politique familiale. Empêcher les mères de jouer leur rôle éducatif est suicidaire pour un pays, leur permettre d’être présentes à leurs enfants, faciliter les crèches de proximité, les aides familiales, consolider la cellule familiale est le premier remède à l’exclusion, car c’est dans le cadre familial et éducatif que se joue l’intégration sociale en tout premier lieu. C’est à la racine qu’il faut traiter les causes de l’exclusion.

Repenser l’école catholique en accord avec la doctrine sociale de l’Eglise.

Une vraie volonté de reconstruire une école catholique, qui ne soit pas une école où règne un peu moins de bazar que dans la majorité des établissements du public, mais une école où l’Evangile est annoncé, enseigné, vécu, où la communauté éducative n’est pas un mot à la mode, où le projet personnel de l’enfant n’est pas laminé par l’administration pesante de l’Education Nationale, et où la Doctrine Sociale de l’Eglise est enseignée et appliquée en tout premier lieu auprès des intervenants : professeurs, personnels des établissements, intervenants en Pastorale des jeunes…Mais pourquoi donc ne peuvent-ils être rémunérés correctement, si leur travail le mérite et si leur foi est accordée à ce travail? On déplore une politique du mi-temps dans ce domaine qui rend instable la situation sociale de ceux qui travaillent à la pastorale des diocèses. Résultat, ils s’en vont, parce que les diocèses n’appliquent pas les principes de la doctrine Sociale de l’Eglise sur la juste rémunération d’un travail. Dans ce domaine comme dans toute forme d’emploi, tout travailleur mérite son salaire, et ici, les intervenants pastoraux font un travail d’organisation et d’évangélisation qui demande un engagement de tous les instants. Ils le font par conviction et dans un esprit d’évangélisation, compte-tenu que les salaires ne permettent certainement pas une promotion sociale mirobolante, mais devraient assurer au moins une certaine stabilité de l’emploi…

Un des grands remèdes à l’exclusion sociale, à l’écart social, réside dans l’application de la Doctrine sociale de l’Eglise par l’Eglise elle-même : si la première elle donne l’exemple d’une société basée sur la justice et l’Evangile, toute la société s’en trouvera mieux. Songeons à l’extraordinaire travail accompli dans ces domaines par lescatholiques sociaux. L’application inlassable et courageuse de la Doctrine Sociale de l’Eglise est le moyen privilégié pour réduire l’écart social et fonder la civilisation de l’Amour, en portant sur les  » blessés de la vie » le regard de l’Evangile à travers cette même Doctrine Sociale de l’Eglise.




P. Y. Bonnet

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